• Ernie Barnes, un homme aux vies multiples

    L'obstacle des lois ségrégationnistes.

     

    Chez Ernie Barnes, la passion pour la peinture naît précocement grâce au travail de sa mère. Celle-ci est en effet employée chez un avocat dont la bibliothèque est bien garnie ; et quand le jeune Ernie l'accompagne sur son lieu de travail, il a accès à des ouvrages sur l'art qu'il parcourt avec curiosité. Parmi les maîtres qui forcent très tôt son admiration, on retrouve quelques peintres français comme Delacroix ou Toulouse-Lautrec, avec lequel il partagera plus tard un certain attrait pour la vie noctambule et ses divertissements.

    Mais, malgré cette passion naissante, le jeune Ernie ne fréquente guère les musées. Car voilà, Ernie Barnes est noir. Et dans les années quarante, aux USA, quand on est noir, on n'est pas autorisé à fréquenter les musées.

    Quand il entre au collège, Barnes ne pense qu'au dessin. Plutôt chétif, il peine à frayer avec ses camarades et subit au quotidien leurs railleries et leur brutalité (étonnant quand on sait qu'il deviendra plus tard un footballeur professionnel reconnu). Face à ces brimades, il trouve refuge dans son carnet de croquis. Et c'est un enseignant, qui, en tombant un jour sur ses dessins, va être le premier à découvrir son talent. Ce dernier le prend immédiatement sous son aile ; et, comme il est de son côté un athlète confirmé, il lui enseigne quelques exercices qui vont permettre au jeune Ernie de s'étoffer physiquement. C'est indéniablement grâce à lui que Barnes va pouvoir devenir plus tard un sportif de haut niveau.

    Mais là encore, rien ne fut simple. En 1956 il sort diplômé de la Hillside High School. Insuffisant cependant pour intégrer les universités de la région : les noirs n'y ont pas accès. Il intègre donc l'université noire de Caroline du Nord. C'est là-bas qu'il explose sportivement, en devenant dès la première année le capitaine de l'équipe de football universitaire. Ernie a tout juste18 ans, il est promis à une brillante carrière sportive ; et pour la première fois de sa vie, à l'occasion d'une sortie scolaire, il peut enfin se rendre dans un musée où les noirs sont acceptés : le musée d'art de la Caroline du nord. Lorsqu'il demande au guide chargé d'effectuer la visite où sont exposées les toiles peintes par des artistes noirs, ce dernier lui rétorque sèchement : « votre peuple ne s'exprime pas par le peinture ». En 1978, soit 22 ans plus tard, il apportera à ce préjugé un démenti cinglant, en réalisant dans ce même musée une exposition de ses propres toiles.

     

     

    Au moment d'entamer sa carrière de footballeur professionnel, Ernie Barnes se retrouve une nouvelle fois confronté à la ségrégation. Pressenti pour intégrer les Redskins de Washington, il sera finalement recalé à cause de sa couleur. C'est donc chez les Colts de Baltimore qu'il débute en 1959 une carrière qui va durer 6 ans.

    À la suite d'une blessure, il se consacre définitivement à la peinture et devient le peintre officielle de la ligue américaine de football. Les critiques sont élogieuses et sa carrière artistique décolle littéralement. Ernie Barnes multiplie les expositions et obtient une reconnaissance internationale.

     

    Précurseur du néo-maniérisme. 

     

    Au niveau du style, Ernie Barnes est considéré comme un néo-maniériste. Le maniérisme est un mouvement né en Europe durant le seizième siècle : il s'oppose à la quête de perfection que recherchaient jusqu'alors les artistes de la renaissance dans la représentation des corps. Le maniériste n'a pas la prétention d'imiter la perfection de la nature : il néglige délibérément les proportions, modifie les couleurs.

     

    La peinture de Barnes se caractérise justement par une élongation des membres (notamment des bras) et parfois par une exagération de leur masse musculaire, qui permettent d'amplifier les mouvements réalisés par ses sujets. Ernie cherche en effet à saisir des personnages en mouvement, et ses tableaux deviennent de véritable fresques épiques lorsqu'il représente des footballeurs américains en action, en leur prêtant délibérément des attitudes de gladiateurs.

     

     

    Dans ses tableaux, on remarque également que la plupart de ses personnages ont les yeux fermés. L'explication, c'est lui-même qui la donne. En 1971, il explique en effet à un journaliste qu'à l'occasion d'une exposition sur « La beauté du ghetto », un professionnel de l'art a très mal réagi, déclarant le concept inepte. Cette réaction l'a convaincu que les gens sont le plus souvent aveugles à la beauté de ce qui est différent, ainsi qu'à tous ce que les hommes sont en mesure de s'offrir mutuellement. Les gens sont facilement aveuglés par leurs préjugés et ils établissent des amalgames qui nient l'individu.

     

     

    Personnellement, j'ai rencontré cet artiste à travers des pochettes d'album. Il a en effet collaboré avec Marvin Gaye pour réaliser la jaquette de son album intitulé « I want you ». Le succès du chanteur a contribué à celui de l'artiste peintre. Après Marvin Gaye, Ernie Barnes a collaboré avec plusieurs artistes de la Motown, notamment les Crusaders et Curtis Mayfield , connu à la fois pour sa musique et son combat politique contre les mesures discriminatoires.

     

     

     

    Il meurt en 2009, laissant derrière lui une œuvre imposante. À la fois peintre, footballeur et même écrivain, le parcours d'Ernie Barnes donne le sentiment qu'il a mené conjointement plusieurs vies.

    Mais la peinture restera le mode d'expression qui l'aura accompagné tout au long de sa vie. L'art constitue en effet sa principale vocation. Il écrit d'ailleurs dans ses mémoires : « Un jour, alors que j'étais sur un terrain de foot, j'ai levé les yeux au ciel : le soleil descendait à travers les nuages, illuminant les maillots épargnés par la boue. Je me suis dit alors  : « que c'est beau ! » Et j'ai su, à ce moment précis, que cette beauté-là l'emportait sur le fait d'être footballeur. J'étais fait pour l'art. J'ai donc sorti mes chevalets, mes toiles et mes pinceaux et j'ai mis dans ma peinture toute la violence et tout le pouvoir que j'avais pu ressentir sur les terrains. »

    Partager via Gmail