• Via Sophiatown, danse anti-apartheid, par Laure Fribourg

     

    Via Sophiatown est un ballet moderne réalisé par les Via Kathleong.

    Les Via Kathleong ont créé cette pièce pour apporter un éclairage sur la fameuse période de Sophiatown dans les années 1950.

     

     

     

    1- Un quartier cosmopolite, détruit par l'apartheid.

     

    Sophiatown, à l’origine, devait être un quartier blanc de Johannesburg. Un riche propriétaire avait acquis ce vaste territoire en bordure de la ville pour y bâtir un nouveau quartier. Il donna aux rues les noms de ses filles, et à la ville entière celui de son épouse. Mais au cours de la première moitié du vingtième siècle, une population cosmopolite s’y installa, faisant fuir peu à peu la population blanche du quartier. Sophiatown est rapidement devenu un territoire multiracial, le premier du pays, réputé pour la vitalité de sa vie culturelle. C'est là-bas que sont nées notamment deux danses, le tsaba-tsaba et le kofifi, ancêtres du Pantsula.

     

    En 1948, les nationalistes s'emparent du pouvoir en Afrique du sud. Ils croient en la suprématie du peuple blanc et prône la séparation des différents groupes ethniques qui peuplent le territoire du pays. Ils mettent alors en place un système ségrégationniste, appelé apartheid, et qui prévoit d'organiser la cohabitation des populations blanches et noires de façon rationnelle, dans un système qui limite les interactions entre les différentes communautés.

    En 1950, un amendement est promulgué, the Immorality Amendment Act, No 21 : les relations sexuelles entre des individus appartenant à des communautés raciales différentes sont officiellement prohibées. Les autorités de Johannesburg décident alors d’évacuer entièrement la population de Sophiatown, dont le cosmopolitisme n'est pas compatible avec le vingt-et-unième amendement. Les habitants du quartier s'opposent à cette décision et entrent en résistance, rejoints par de nombreux artistes. Ils fondent un collectif dont le slogan est sans ambiguïté : "Ons dak nie, ons phola hier" ("nous ne partirons jamais, nous resterons ici"). Leur colère est souvent perçue comme une des premières manifestations anti-apartheid dans le pays. Ils parviennent à préserver leur quartier pendant plus de cinq ans. Finalement, en 1955, les autorités décident d'employer la force pour chasser tous les habitants récalcitrants. Les noirs sont envoyés à Soweto, les indiens sont envoyés à Lenasia, au sud, et les chinois au centre-ville. Le quartier est intégralement rasé, puis reconstruit pour accueillir une population blanche. Ce nouveau quartier est rebaptisé « Triomf » (« triomphe ») car il symbolise la victoire de l'apartheid sur la mixité ethnique.

    Ce genre de scène va se répéter dans tous le pays. De 1960 à 1983, plus de trois millions de noirs sud-africains vont ainsi être chassés de chez eux et relogés dans des ghettos à l'écart des grandes villes.

     

    2- Via Sophiatown, un hommage à ce quartier mythique.

     

    Dans ce spectacle, les Via Katlehong redonnent vie au quartier détruit. Ces neufs danseurs mêlent des danses contestataires, comme le pantsula et le gumboot, au jazz et au swing pour montrer que la musique et la danse ont été omniprésentes dans la lutte contre l'apartheid. Le pantsula est une danse née justement à Sophiatown et qui est un mélange de mbaquang zoulou, de Charleston et de rock. Elle était destinée à l'origine à lutter pacifiquement contre l'apartheid et le vingt-et-unième amendement. Mais elle est devenue très vite une danse populaire donnant lieu à des battles improvisées dans les rues du quartier.

    Le gumboot, de son côté, est né dans les mines de Johannesburg. Il s'agit d'une danse réalisée avec des bottes en caoutchouc, qui consiste à créer un rythme en frappant les pieds sur le sol et en tapant dans les mains. Elle est née pour remplacer les instruments de percussion, dont l'usage était restreint sous l'apartheid. Les mineurs avaient en effet pour habitude de chanter en travaillant, et le gumboot accompagnait leurs voix. On estime également que cette danse constituait une forme de langage, qui permettait aux mineurs de communiquer entre eux à l'insu de leurs employeurs.

     

    Via Sophiatown convoque toute la richesse de ces danses nées sous l'apartheid pour célébrer un quartier qui incarnait un idéal bien éloigné de celui des partisans de la ségrégation. La troupe nous fait voyager dans le temps, à travers ce spectacle qui dure près de cinquante minutes.

     

    Ci-dessous, une vidéo de Pantsula:

     

     

    Ci-dessous, une vidéo de gumboot:

     

     

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