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    Le TURF dancing, acronyme de « Taking Up Room on the Floor » (littéralement : prendre possession du sol) , est une danse urbaine née au début des années 2000 dans la ville d'Oakland, en Californie. Elle doit sa particularité à ses influences variées, dans lesquelles le ballet se mêle aux danses de rue. Et si les danseurs n'ont pour la plupart reçu aucune formation en danse classique, son influence est manifeste quand les danseurs réalisent des pointes ou des pirouettes.

    Parmi les principales danses urbaines à l'origine du Turfing, on peut citer le Popping, né avec les musiques funk des années soixante-dix. Cette danse reposait essentiellement sur une technique de contraction et de relâchement brutal du muscle, qui produisait une secousse visible sur les membres du danseur. On retrouve également une forte influence du Locking, cette autre danse associée à la musique funk, et qui consistait, à la suite d'un mouvement ample, à « verrouiller » littéralement le corps : autrement dit à le figer dans une position particulière, durant un court instant. Le Locking associait à ces mouvement plusieurs figures acrobatiques plus ou moins périlleuses. Le Popping et le Locking sont véritablement les ancêtres de la breakdance, telle que nous la concevons aujourd'hui. 

    Les mouvements de contorsion opérés avec les bras proviennent d'un mouvement beaucoup plus récent, apparu également en Californie, et dont la vidéo suivante nous offre un excellent aperçu.

     

    http://www.wat.tv/video/the-art-of-arm-contortion-74p0r_74oz5_.html

     

     

     

    Mais le Turfing relève surtout de la pantomime. Et s'il est difficile pour le spectateur d'attribuer une signification claire aux figures réalisées, elles constituent pour le danseur un véritable mode d'expression. Les danseurs de Turfing nous content des histoires, qu'ils puisent le plus souvent dans un quotidien marqué par la violence et la pauvreté. Dans « Dancing in the rain », la vidéo tournée par Yoram Savion et sa société de production Yak films, le dernier danseur à intervenir a perdu son frère lors d'un accident de la route, dans les journées qui ont précédé le tournage. Cette chorégraphie à quatre est donc un hommage rendu au disparu.

     

     http://www.wat.tv/video/turf-feinz-rip-richd-dancing-74p87_74oz5_.html

     

     

    Pour réaliser cette vidéo, Yoram Savion a placé sa caméra sur un trottoir. Deux danseurs sont à quelques mètres de lui ; et deux autres se trouvent de l'autre côté de la rue. C'est sur eux qu'est braquée la caméra au début du film. Sur la voie qui sépare le réalisateur des deux jeunes hommes surgit une voiture de police, qui marque un arrêt avant de repartir. La caméra se redresse un instant pour filmer les panneaux placés en hauteur, indiquant le nom des deux rues qui se croisent. Alors seulement, le premier danseur, vêtu d'un anorak rouge, et dont la capuche est rabattue sur la tête, esquisse une première série de mouvements. Sa chorégraphie semble débuter par un signe de croix, comme si le danseur rendait religieusement hommage au disparu; puis, d'un mouvement rapide, il se place au milieu de la chaussée, où il s'immobilise un instant. Cette mise en scène permet bien évidemment de situer précisément l'endroit où vivent ces jeunes danseurs ; et surtout, l'endroit où le frère de l'un d'entre eux a péri accidentellement. La voiture de police rappelle, quant à elle, la forte présence policière qui règne dans les quartiers populaires des villes américaines. Lorsqu'on connaît les circonstances qui ont précédé le tournage, on est tenté de voir, dans la posture que prend le jeune homme au milieu du carrefour, un rappel de l'accident survenu quelques jours plus tôt : peut-être est-ce à cet endroit précis, que la vie de son ami s'est brutalement interrompu quelques jours plus tôt.

    Le deuxième danseur prend alors le relai ; il s'appuie sur le premier danseur pour effectuer une rotation sur lui-même avant de se lancer à son tour au milieu du carrefour, en glissant sur la chaussée mouillée à la manière d'un danseur sur glace. Ses déplacements sont lents, fluides, et extrêmement gracieux. Ils contrastent fortement avec les mouvements saccadés, exécutés au début et à la fin de sa partie. Revenu sur le trottoir, les deux danseurs semblent communiquer avec des personnes placées de l'autre côté de la rue. La caméra suit leur regard et découvre deux nouveaux danseurs qui se lancent l'un après l'autre dans de nouveaux mouvements de danse. Le dernier garçon à entrer en scène est le frère du défunt. Il réalise des pointes, en glissant sur le sol, et alterne - un peu comme le second danseur - des mouvements d'une grande fluidité avec des mouvements plus saccadés qui renvoient au popping. Les deux premiers danseurs les rejoignent ensuite, et chacun d'eux réalise une figure acrobatique pour clôturer cette séquence filmée.

    Ces quatre jeunes inconnus ont été vus plus de quatre millions de fois sur le net. Ils ont donc largement contribué à la diffusion d'une danse qui s'est exportée jusqu'en France, puis les Twins, deux frères jumeaux considérés comme les meilleurs danseurs de la planète actuellement, ont réalisé plus tard des chorégraphies assez proches. Leur style se distingue cependant de celui des jeunes d'Oakland par une plus grande technicité et une plus grande rapidité d'exécution.

     

     

     http://www.wat.tv/video/twins-in-treasure-island-full-74p4l_74oz5_.html

     

     

    Le popping:

     

    http://www.wat.tv/video/the-best-popping-dancer-ever-74p1v_74oz5_.html

     

     

    Le locking:

     

    http://www.wat.tv/video/best-locking-dance-lock-74oz7_74oz5_.html

     

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  • L'obstacle des lois ségrégationnistes.

     

    Chez Ernie Barnes, la passion pour la peinture naît précocement grâce au travail de sa mère. Celle-ci est en effet employée chez un avocat dont la bibliothèque est bien garnie ; et quand le jeune Ernie l'accompagne sur son lieu de travail, il a accès à des ouvrages sur l'art qu'il parcourt avec curiosité. Parmi les maîtres qui forcent très tôt son admiration, on retrouve quelques peintres français comme Delacroix ou Toulouse-Lautrec, avec lequel il partagera plus tard un certain attrait pour la vie noctambule et ses divertissements.

    Mais, malgré cette passion naissante, le jeune Ernie ne fréquente guère les musées. Car voilà, Ernie Barnes est noir. Et dans les années quarante, aux USA, quand on est noir, on n'est pas autorisé à fréquenter les musées.

    Quand il entre au collège, Barnes ne pense qu'au dessin. Plutôt chétif, il peine à frayer avec ses camarades et subit au quotidien leurs railleries et leur brutalité (étonnant quand on sait qu'il deviendra plus tard un footballeur professionnel reconnu). Face à ces brimades, il trouve refuge dans son carnet de croquis. Et c'est un enseignant, qui, en tombant un jour sur ses dessins, va être le premier à découvrir son talent. Ce dernier le prend immédiatement sous son aile ; et, comme il est de son côté un athlète confirmé, il lui enseigne quelques exercices qui vont permettre au jeune Ernie de s'étoffer physiquement. C'est indéniablement grâce à lui que Barnes va pouvoir devenir plus tard un sportif de haut niveau.

    Mais là encore, rien ne fut simple. En 1956 il sort diplômé de la Hillside High School. Insuffisant cependant pour intégrer les universités de la région : les noirs n'y ont pas accès. Il intègre donc l'université noire de Caroline du Nord. C'est là-bas qu'il explose sportivement, en devenant dès la première année le capitaine de l'équipe de football universitaire. Ernie a tout juste18 ans, il est promis à une brillante carrière sportive ; et pour la première fois de sa vie, à l'occasion d'une sortie scolaire, il peut enfin se rendre dans un musée où les noirs sont acceptés : le musée d'art de la Caroline du nord. Lorsqu'il demande au guide chargé d'effectuer la visite où sont exposées les toiles peintes par des artistes noirs, ce dernier lui rétorque sèchement : « votre peuple ne s'exprime pas par le peinture ». En 1978, soit 22 ans plus tard, il apportera à ce préjugé un démenti cinglant, en réalisant dans ce même musée une exposition de ses propres toiles.

     

     

    Au moment d'entamer sa carrière de footballeur professionnel, Ernie Barnes se retrouve une nouvelle fois confronté à la ségrégation. Pressenti pour intégrer les Redskins de Washington, il sera finalement recalé à cause de sa couleur. C'est donc chez les Colts de Baltimore qu'il débute en 1959 une carrière qui va durer 6 ans.

    À la suite d'une blessure, il se consacre définitivement à la peinture et devient le peintre officielle de la ligue américaine de football. Les critiques sont élogieuses et sa carrière artistique décolle littéralement. Ernie Barnes multiplie les expositions et obtient une reconnaissance internationale.

     

    Précurseur du néo-maniérisme. 

     

    Au niveau du style, Ernie Barnes est considéré comme un néo-maniériste. Le maniérisme est un mouvement né en Europe durant le seizième siècle : il s'oppose à la quête de perfection que recherchaient jusqu'alors les artistes de la renaissance dans la représentation des corps. Le maniériste n'a pas la prétention d'imiter la perfection de la nature : il néglige délibérément les proportions, modifie les couleurs.

     

    La peinture de Barnes se caractérise justement par une élongation des membres (notamment des bras) et parfois par une exagération de leur masse musculaire, qui permettent d'amplifier les mouvements réalisés par ses sujets. Ernie cherche en effet à saisir des personnages en mouvement, et ses tableaux deviennent de véritable fresques épiques lorsqu'il représente des footballeurs américains en action, en leur prêtant délibérément des attitudes de gladiateurs.

     

     

    Dans ses tableaux, on remarque également que la plupart de ses personnages ont les yeux fermés. L'explication, c'est lui-même qui la donne. En 1971, il explique en effet à un journaliste qu'à l'occasion d'une exposition sur « La beauté du ghetto », un professionnel de l'art a très mal réagi, déclarant le concept inepte. Cette réaction l'a convaincu que les gens sont le plus souvent aveugles à la beauté de ce qui est différent, ainsi qu'à tous ce que les hommes sont en mesure de s'offrir mutuellement. Les gens sont facilement aveuglés par leurs préjugés et ils établissent des amalgames qui nient l'individu.

     

     

    Personnellement, j'ai rencontré cet artiste à travers des pochettes d'album. Il a en effet collaboré avec Marvin Gaye pour réaliser la jaquette de son album intitulé « I want you ». Le succès du chanteur a contribué à celui de l'artiste peintre. Après Marvin Gaye, Ernie Barnes a collaboré avec plusieurs artistes de la Motown, notamment les Crusaders et Curtis Mayfield , connu à la fois pour sa musique et son combat politique contre les mesures discriminatoires.

     

     

     

    Il meurt en 2009, laissant derrière lui une œuvre imposante. À la fois peintre, footballeur et même écrivain, le parcours d'Ernie Barnes donne le sentiment qu'il a mené conjointement plusieurs vies.

    Mais la peinture restera le mode d'expression qui l'aura accompagné tout au long de sa vie. L'art constitue en effet sa principale vocation. Il écrit d'ailleurs dans ses mémoires : « Un jour, alors que j'étais sur un terrain de foot, j'ai levé les yeux au ciel : le soleil descendait à travers les nuages, illuminant les maillots épargnés par la boue. Je me suis dit alors  : « que c'est beau ! » Et j'ai su, à ce moment précis, que cette beauté-là l'emportait sur le fait d'être footballeur. J'étais fait pour l'art. J'ai donc sorti mes chevalets, mes toiles et mes pinceaux et j'ai mis dans ma peinture toute la violence et tout le pouvoir que j'avais pu ressentir sur les terrains. »

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